Espagne : le pari risqué de Pedro Sanchez

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Chercher à se maintenir au pouvoir sans majorité évidente comporte toujours un coût politique. Celui payé par le premier ministre espagnol, le socialiste Pedro Sanchez, pour conserver son poste, risque d’être exorbitant. Arrivé en deuxième position lors des élections législatives du 23 juillet, juste derrière le Parti populaire (PP) de centre droit d’Alberto Nuñez Feijoo, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) a choisi de négocier un accord au sein duquel les indépendantistes catalans vont jouer un rôle crucial. Cet épilogue de quatre mois d’intenses négociations permet certes à la gauche de diriger le pays en écartant la menace d’une coalition entre la droite et l’extrême droite. Mais le compromis a de quoi polariser un peu plus l’Espagne, sans pour autant assurer sa stabilité politique.

En échange du vote de l’investiture de M. Sanchez, jeudi 16 novembre, les indépendantistes du parti Junts de l’ex-gouverneur de la région, Carles Puigdemont, ont obtenu une amnistie générale effaçant les poursuites judiciaires dont ils faisaient l’objet à la suite de leur tentative de sédition avortée en 2017. M. Puigdemont, qui avait fui en Belgique pour se soustraire à la justice espagnole, va pouvoir rentrer libre dans son pays et poursuivre ses rêves d’indépendance de la Catalogne.

Lire aussi (août 2023) : Article réservé à nos abonnés Carles Puigdemont, l’exilé ­catalan qui tient la clé du gouvernement espagnol

Cette loi d’amnistie, négociée dans le plus grand secret, a d’autant plus choqué l’opinion publique espagnole que, peu avant les élections législatives, M. Sanchez avait promis de ne pas s’engager dans un tel processus. Aujourd’hui, l’objectif affiché est d’éviter de faire de Puigdemont et d’autres indépendantistes des martyrs, tandis qu’un nouveau procès et une condamnation probable de l’ex-gouverneur de Catalogne auraient relancé les rancœurs.

Influence démesurée aux indépendantistes

S’il est vrai que les fractures ouvertes par la question de l’indépendance ne se régleront pas uniquement devant des tribunaux, la volonté d’apaisement portée par le premier ministre a du mal à passer dans la population, bien au-delà d’une droite et d’une extrême droite ulcérées par ce qui est considéré comme une trahison.

Ce n’est pas tant le principe de l’amnistie qui est critiquable que la façon dont celle-ci a été négociée. L’accord fait la part belle à une réécriture éhontée de l’histoire et à des concessions qui sont difficilement susceptibles de réconcilier les deux camps. Sa rédaction laisse peu de doute sur le fait que ce sont les indépendantistes qui en ont dicté les grandes lignes, donnant au texte des allures d’autoamnistie peu compatibles avec « la défense du vivre-ensemble des Espagnols » revendiquée par le dirigeant du PSOE.

En pactisant ainsi avec un parti qui a toujours prôné la radicalité, et qui a été dénoncé par M. Sanchez lui-même comme un partenaire peu fiable, le premier ministre risque de perdre le crédit politique qui lui restait. La tactique choisie est d’autant plus douteuse que l’accord donne une influence démesurée aux indépendantistes, chaque débat sur l’avenir politique de la Catalogne pouvant à tout moment se transformer en vote de défiance pour la majorité.

A cette instabilité potentielle s’ajoute un risque exacerbé de division du pays. Le parti d’extrême droite Vox, qui dirige désormais cinq régions espagnoles en coalition avec le PP, a en grande partie construit son succès sur la réaction à la tentation indépendantiste catalane. En remettant en selle cette dernière dans l’unique but de se maintenir au pouvoir, M. Sanchez fait un pari qui contribue à renforcer une extrême droite qu’il prétend combattre.

Le Monde

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