En Tunisie, les hommes d’affaires dans le collimateur de la justice

0 Shares
0
0
0
L’homme d’affaires tunisien Marouane Mabrouk, à Tunis, en mai 2010.

En Tunisie, l’étau se resserre sur les hommes d’affaires, avec une nouvelle vague d’arrestations qui a ciblé d’anciens proches du président Zine El-Abidine Ben Ali, renversé en 2011 après vingt-trois ans à la tête du pays. Dernières interpellations en date, celles de Marouane Mabrouk, ancien gendre du président déchu, et d’Abderrahim Zouari, ancien ministre du transport. Tous deux ont été placés en garde à vue mardi 7 novembre, une date symbolique puisqu’elle coïncide avec la date anniversaire du coup d’Etat de M. Ben Ali, trente-six ans plus tôt.

Avec ses deux frères, Marouane Mabrouk, 51 ans, détient des entreprises qui opèrent dans de multiples secteurs, notamment Orange Tunisie. Suspecté de « gestion illégale de biens confisqués », il est dans la tourmente judiciaire depuis mars 2011, lorsqu’une partie de ses biens ont été confisqués et ses avoirs en Europe gelés. En janvier 2019, ses avocats ont obtenu la levée du gel de ses avoirs. Ils sont toujours en discussion avec l’Etat, qui lui réclame le paiement de prétendues dettes, selon Me Lamjed Nagati, interrogé par la radio IFM.

Abderrahim Zouari est quant à lui accusé d’avoir profité de sa position dans le cadre d’un contrat public, selon les déclarations de Mohamed Zitouna, porte-parole du tribunal de première instance de Tunis, à différents médias. Au moins deux autres hommes d’affaires ont également été placés en garde à vue, jeudi et vendredi, pour des délits financiers, a indiqué le pôle judiciaire économique et financier.

« Tout le monde a peur »

Dans le milieu des affaires, ces arrestations ne surprennent pas. Depuis l’incarcération en février de Kamel Eltaïef, homme d’affaires très influent dans les milieux politiques et qui fut longtemps l’éminence grise de Ben Ali – il est accusé, avec des opposants au régime, de « complot contre la sûreté de l’Etat » –, les entrepreneurs et les investisseurs préfèrent faire profil bas. « Tout le monde a peur, beaucoup de personnes pensent partir, s’inquiète une femme d’affaires sous couvert d’anonymat. Kaïs Saïed est en train de mettre l’économie du pays à genoux. »

A la suite de son coup de force, le 25 juillet 2021, le président tunisien n’a cessé d’accuser les hommes d’affaires d’être à l’origine de la grave crise économique que connaît le pays, affirmant que l’inflation galopante (qui dépasse 15 % pour les produits alimentaires depuis le début de l’année) et les pénuries récurrentes des produits de base subventionnés par l’Etat (tels que la semoule, le riz, le pain ou les pâtes) sont le fait de comportements spéculatifs.

Le 21 mars 2022, un décret-loi sanctionnant de dix ans d’emprisonnement tout comportement visant à influencer ou perturber l’approvisionnement des marchés par des moyens frauduleux a d’ailleurs été promulgué pour lutter contre ces prétendues spéculations. Mais cette législation jugée répressive par plusieurs organisations de la société civile, dont Amnesty International, n’a pas eu d’impact sur la situation économique.

Risque d’« effondrement »

A la même période, Kaïs Saïed avait lancé sa commission de « réconciliation pénale » visant à inciter les hommes d’affaires et les hommes politiques soupçonnés d’avoir « spolié » de l’argent à s’acquitter de leurs dettes supposées pour échapper à des poursuites judiciaires. Sur la base du rapport préliminaire de la commission mise en place à la suite de la révolution pour évaluer et enquêter sur les « biens mal acquis », le chef de l’Etat avait assuré, le 28 juillet 2021, que 13,5 milliards de dinars (environ 4 milliards d’euros) devaient être « restitués au peuple ». Depuis, quelques dizaines de millions de dinars seulement ont été officiellement récupérés par l’Etat dans ce cadre.

Kaïs Saïed affirme pourtant compter sur la collecte de fonds importants. En avril, il a rejeté les conditions d’un plan de sauvetage de 1,9 milliard de dollars (près de 1,8 milliard d’euros) discuté depuis plusieurs mois entre la Tunisie et le Fonds monétaire international (FMI), faisant craindre un risque d’« effondrement » économique exprimé notamment par l’Union européenne (UE) et des agences de notation. « L’alternative est que nous devons compter sur nous-mêmes », avait-il déclaré, mettant notamment en avant son projet de réconciliation pénale.

Vidéos

Le Monde Afrique sur Youtube

Chaque semaine, des vidéos pour comprendre l’actualité du continent

Regarder

Depuis, les poursuites judiciaires dans le monde des affaires et dans le secteur bancaire se sont multipliées, des dizaines de personnes ont été interdites de voyage et des opposants politiques ont été accusés d’alimenter la spéculation dans le but de déstabiliser le pouvoir, tandis que la crise économique ne fait que s’amplifier.

source

0 Shares
Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You May Also Like