Dans le nord-ouest de l’Inde, les pêcheurs musulmans personae non gratae

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Le paysage est quasi désertique, les villes peu avenantes avec leurs rues jonchées de bouses de vache, l’atmosphère empreinte d’un mélange de dévotion et de tensions. La péninsule de Saurashtra, dans le Gujarat, la partie la plus occidentale de l’Inde, a des airs de bout du monde. Sans aéroport, desservi par des routes défoncées, ce territoire en forme de tête de rhinocéros semble se détacher du corps du pays, comme une excroissance. L’éloignement n’effraie en rien les hindous : chaque jour, des milliers de pèlerins déferlent au nord, à Dwarka, une des sept villes saintes de l’hindouisme, pour visiter le temple de Krishna, le dieu noir, et au sud, le temple de Somnath, afin de prier Shiva, le dieu bleu.

A mi-chemin de ces deux hauts lieux religieux, Allarakha Ismailbhai Thimmar nous a donné rendez-vous chez lui, à Gosabara, un village a priori banal. Il a installé des chaises en plastique à l’ombre de cocotiers, le long de la mer d’Arabie. Des rangs de poissons sèchent dans le champ attenant. Allarakha, barbe noire courte, habillé à l’occidentale, se lance dans un long récit, entouré de ses trois frères, et raconte comment, au printemps 2022, une nouvelle sidérante, partie d’ici même, s’est propagée dans le pays : Gosabara, seul village entièrement musulman de cet Etat frontalier du Pakistan où les hindous représentent 90 % de la population, demandait à la justice une euthanasie collective pour ses 600 habitants, hommes, femmes, enfants.

Des familles de pêcheurs musulmans déplacées vivent dans des tentes sur la plage du village de Rupen, dans le Gujarat, le 5 octobre 2023.

Quelques journalistes indiens ont débarqué dans ce coin perdu, à plus de huit heures de route de la capitale économique régionale, Ahmedabad, pour ausculter les états d’âme des responsables de cette étrange supplique, vouée à l’échec puisque l’euthanasie active est illégale en Inde. Pourquoi une communauté de pêcheurs ancrée dans ce territoire depuis plus d’un demi-siècle exigerait-elle ainsi la mort ? Dans leur saisine, Ies requérants arguent de discriminations multiples, de harcèlements de la part des autorités et de l’administration, de persécutions politiques dues à leur religion et insistent sur leur « loyauté envers la nation », affirmant avoir « donné des informations aux agences de sécurité » sur des activités illégales prétendument « parrainées par le Pakistan ». Le trafic de drogue est assez répandu dans la région.

« Nous sommes ici depuis sept générations »

Asiya, d’une famille de pêcheurs musulmans déplacée, a tenté de mettre fin à ses jours en 2022, en se taillant les veines.

C’est Allarakha, 50 ans, père de six enfants, qui a porté le combat. Et les nouvelles, selon lui, ne sont pas bonnes. La Haute Cour du Gujarat leur a refusé l’examen de l’affaire, infligeant à leur avocat une amende symbolique de 10 000 roupies (soit 114 euros) pour avoir fait perdre son temps à la justice. Une humiliation de plus pour les pêcheurs qui espéraient au moins être entendus des autorités. Las ! La police a lancé ses bulldozers sur le village, détruisant partiellement le cimetière et rasant le dargah, le sanctuaire d’un ancêtre vénéré. « Ils ont affirmé que ces constructions étaient illégales, mais nous sommes ici depuis sept générations. Le dargah était autorisé. Nous avons les documents », rectifie notre hôte. Dans un geste de désespoir, sa fille, Asiya, a tenté de mettre fin à ses jours en se taillant les veines, imitée par quatre autres villageoises, fin 2022, après l’arrestation de plusieurs d’entre eux.

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