Salman Rushdie : « La paix, en ce moment précis, a l’air d’être un fantasme dans le rêve d’un drogué »

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Salman Rushdie, à Francfort (Allemagne), le 20 octobre 2023.

[Salman Rushdie a reçu le prestigieux Prix de la paix des libraires allemands, le 22 octobre, lors de la Foire du livre de Francfort. La cérémonie intervient quatorze mois après la tentative d’assassinat de l’écrivain lors d’un festival littéraire dans l’Etat de New York en août 2022. L’auteur des Versets sataniques avait fait l’objet d’une fatwa de l’ayatollah Khomeyni, le Guide suprême iranien, en 1988.]

Document. Pour commencer, permettez-moi de vous raconter une histoire. Il était une fois deux chacals, Karataka, dont le nom signifie « prudent », et Damanaka, qui veut dire « audacieux ». Ils occupaient le deuxième rang de la suite du roi lion Pingalaka, mais ils étaient ambitieux et rusés. Un jour le roi lion fut effrayé par un rugissement provenant de la forêt, dont les chacals savaient que c’était le cri d’un taureau fugitif, il n’y avait pas de quoi faire peur à un lion. Ils allèrent voir le taureau et le convainquirent de se présenter devant le lion pour lui déclarer son amitié. Le taureau avait très peur du lion, mais il accepta, le lion et le taureau devinrent amis et les chacals furent promus au premier rang par le monarque reconnaissant.

Malheureusement, le lion et le taureau passèrent tant de temps à converser ensemble que le lion cessa de chasser, provoquant la famine chez les animaux de sa suite. Les chacals parvinrent donc à persuader le lion que le taureau complotait contre lui et ils persuadèrent le taureau que le lion envisageait de le tuer, le lion et le taureau s’affrontèrent, le taureau fut tué et il y eut quantité de viande pour tous et les chacals montèrent encore d’un cran dans l’amitié du roi pour l’avoir mis en garde contre le complot et dans l’amitié de tous les autres habitants de la forêt, excepté, bien sûr, dans celle du pauvre taureau, mais c’était sans importance du moment qu’il était mort, et fournissait à tous un excellent repas.

Voilà, très approximativement, ce qui constitue le cadre de la première et de la plus longue partie du livre de fables animalières connu sous le nom de Panchatantra, et intitulée De l’art de provoquer la discorde entre amis. La troisième partie, Guerre et paix, titre qui a servi plus tard à un autre livre bien connu, décrit le conflit entre les corbeaux et les hiboux au cours duquel la duplicité traîtresse d’un corbeau provoque la défaite et l’élimination des hiboux. J’ai repris une version de cette histoire dans mon roman La Cité de la victoire [Actes Sud, 336 pages, 23 euros].

Ce que j’ai toujours trouvé fascinant, ou véritablement séduisant, dans les histoires du Panchatantra, c’est que beaucoup d’entre elles ne proposent aucune morale. Elles ne plaident pas en faveur de la bonté, de la vertu, de la modestie, de l’honnêteté ou de la retenue. Ruses, manigances et amoralité viennent souvent à bout de toute opposition. Ce ne sont pas toujours les bons qui gagnent – il n’est même pas toujours évident de savoir qui sont les bons. C’est pourquoi elles semblent étrangement contemporaines au lecteur d’aujourd’hui parce que nous, lecteurs contemporains, nous vivons dans un monde d’amoralité, d’effronterie, de duplicité et de ruse, où ce sont souvent les méchants qui gagnent.

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