Au Maroc, la rue continue de se mobiliser pour Gaza en dépit du rapprochement entre Rabat et Tel-Aviv

0 Shares
0
0
0
Rassemblement  en soutien aux Palestiniens de la bande de Gaza, à Rabat, le 20 octobre 2023.

Au Maroc, pas un jour, ou presque, ne passe sans un rassemblement pour la Palestine. La riposte israélienne à l’offensive du Hamas et la dévastation qu’elle entraîne dans la bande de Gaza ont suscité une vague de colère dans le royaume, rappelant combien les Marocains sont attachés à la cause palestinienne en dépit du rapprochement opéré par le Maroc et Israël depuis 2020.

Depuis la grande marche nationale du 15 octobre à Rabat, la mobilisation n’a cessé de s’étendre dans de nombreuses villes à l’appel de coalitions rassemblant partis de gauche, syndicats, associations et organisations islamistes. Trois mots d’ordre fédèrent les manifestants : le soutien au peuple et à la « résistance » palestinienne ; la dénonciation de la « complicité occidentale » avec les agissements israéliens ; et la remise en cause de la normalisation des relations diplomatiques entre le Maroc et Israël actée en décembre 2020 dans le cadre des accords d’Abraham – une entente entre l’Etat hébreu et plusieurs pays arabes négociée par les Etats-Unis. Jamais encore les critiques envers ce rapprochement officiel ne s’étaient fait entendre avec autant de force.

Le 17 octobre, des centaines de Marocains étaient descendus spontanément dans la rue, à Tanger, Fès, Casablanca ou encore Rabat, en réaction au bombardement d’un hôpital à Gaza. Le 18, un rassemblement avait été organisé devant le consulat des Etats-Unis à Casablanca, puis le lendemain devant la représentation des Nations unies à Rabat. La protestation s’est également propagée dans les universités, bloquées, le 18 octobre, par l’Union nationale des étudiants du Maroc qui avait décrété la grève, tandis que le 20, la Confédération démocratique du travail appelait les salariés à cesser le travail pendant une heure.

Mardi 24 octobre, un rassemblement a eu lieu près du consulat de France à Casablanca contre la visite d’Emmanuel Macron en Israël. Tenus à distance par la police, qui avait fermé les rues adjacentes, les manifestants ont dénoncé « la position criminelle du gouvernement français qui soutient le génocide à Gaza ».

« La normalisation fait de nous des collabos »

Et cela ne semble pas près de s’arrêter. « L’objectif maintenant est d’obtenir la fermeture du bureau de liaison d’Israël à Rabat, car la normalisation fait de nous des collabos », soutient Saadia Elouallous, membre du Front marocain de soutien à la Palestine et contre la normalisation. Celle-ci est de fait clairement contestée dans les rassemblements, où les manifestants scandent : « Le peuple veut la fin de la normalisation. »

« Avec toutes les images qu’on voit de Gaza, il ne sera plus acceptable qu’un sioniste mette un pied au Maroc », estime Safaa, étudiante en droit à Casablanca qui court les sit-in depuis une semaine. « Au début, précise-t-elle, je n’étais pas totalement opposée à la normalisation, car cela concernait l’intégrité territoriale de mon pays. » En échange de l’officialisation de ses relations avec Israël, le Maroc a en effet obtenu la « reconnaissance » par Washington de sa souveraineté sur le Sahara occidental – cause patriotique sacrée dans le royaume. « Mais maintenant, plus question d’accepter ni relation politique ni échange économique », tranche Safaa.

Lire aussi : Article réservé à nos abonnés Guerre Israël-Hamas : le Maroc en position d’équilibriste

Pour l’heure, ces appels à la rupture avec l’Etat hébreu n’ont pas obtenu gain de cause. Le personnel du bureau de liaison d’Israël à Rabat a été évacué le 18 octobre mais de façon temporaire pour des raisons de sécurité. Le diplomate israélien Lior Ben Dor a assuré aux Marocains par voie de presse que « les relations entre Tel-Aviv et Rabat sont fondées sur des bases solides et durables, et [qu’Israël] ne permettra à personne de les compromettre ».

De son côté, le Maroc garde sa ligne diplomatique tracée depuis le début : maintenir ses relations avec Israël, tout en appelant à la désescalade et à la protection des civils, comme l’a réitéré le ministre des affaires étrangères marocain, Nasser Bourita, lors du sommet pour la paix samedi 21 octobre en Egypte.

Une politique de rapprochement mise à mal

Alors que les deux alliés ont accéléré leur coopération – essentiellement militaire, sécuritaire, commerciale et touristique – depuis la normalisation, le royaume réaffirme régulièrement son engagement en faveur de la cause palestinienne sous la direction du roi Mohammed VI qui préside le comité Al-Qods, chargé de veiller sur les lieux saints de Jérusalem, et d’une solution à deux Etats. Une position d’équilibre qui n’aura pas suffi à convaincre.

« Même si la mobilisation s’était estompée ces dernières années à cause du recul des libertés publiques et de l’affaiblissement des partis politiques, des syndicats et des relais sociaux, la cause palestinienne reste parmi celles que défendent historiquement les Marocains en tant que peuple arabe et musulman », souligne le politologue Abdelmoughit Benmessaoud Tredano.

Depuis les accords d’Abraham, onze journées de mobilisation avaient été organisées par le Front de soutien à la Palestine. « Elles étaient tout juste tolérées et dans certains cas éparpillées », rapporte Sion Assidon, l’un de ses membres. Alors qu’aux termes de la Constitution, l’orientation de la politique extérieure du Maroc est une prérogative du monarque, « tout parti politique qui défendait une ligne différente [de celle édictée par le palais] était invité à se taire », ajoute le militant.

Vidéos

Le Monde Afrique sur Youtube

Chaque semaine, des vidéos pour comprendre l’actualité du continent

Regarder

En mars, le Parti islamiste de la justice et du développement (PJD) avait été recadré par le cabinet royal alors qu’il avait déploré l’inclination pro-israélienne de la diplomatie marocaine. Durant l’été, un internaute a été condamné à cinq ans de prison ferme pour offense à la monarchie après avoir critiqué la normalisation sur Facebook. A présent, les rassemblements sont « tolérés mais avec une volonté de les minimiser et les récupérer, puisqu’ils sont présentés comme étant en harmonie avec la position officielle, en ignorant l’une de leurs principales revendications : la fin de la normalisation », estime M. Assidon.

Il n’empêche, la politique de rapprochement est mise à mal. La diplomatie marocaine se préparait depuis de longs mois à organiser le second forum du Néguev, réunissant les pays signataires des accords d’Abraham ; une perspective qui s’est volatilisée. Il était aussi question de la visite du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou dans le royaume, ce qui semble désormais politiquement impossible. Le 17 octobre, le Maroc a condamné dans les termes les plus forts le bombardement sur un hôpital de Gaza, dont la responsabilité est contestée, en identifiant Israël à l’origine de la frappe.

« Le Maroc ne peut ignorer la désapprobation unanime de son peuple face au désastre en cours à Gaza et il n’aura pas d’autres choix que de mettre entre parenthèses le processus de normalisation, souligne le politologue Mohamed Tozy. Mais les relations entre le Maroc et Israël ont préexisté à la normalisation, pendant plusieurs décennies, sans être affichées au grand jour. Elles ne se résument pas à une relation d’Etat à Etat mais de communauté à communauté. Si la normalisation sera sans doute suspendue, il y a peu de chances qu’elle soit remise en cause. »

source

0 Shares
Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You May Also Like