Rushdi Sarraj, journaliste et fixeur palestinien, tué par une frappe israélienne à Gaza

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Rushdi Sarraj, à Gaza, en octobre 2023.

Souvent, je le sentais las. Las d’entendre les mêmes intrigues, ce que pense le Hamas, comment réagit Israël, quelle est la position du Jihad islamique, et voir les journalistes débarquer après chaque campagne israélienne de bombardements, et poser les mêmes questions, à ajuster selon l’humeur du moment, et se voir opposer les mêmes réponses, avec quelques nuances. C’était la description sans cesse renouvelée, depuis que le siège de l’enclave a commencé, en 2007, de ce Sisyphe gazaoui : comment le Hamas roulerait sa pierre, cette fois-ci, avant que celle-ci retombe encore.

Ce n’était pas ce qui intéressait le plus Rushdi Sarraj. Il se passionnait pour son territoire, là où il est né, là d’où vient sa famille. Il avait commencé à le filmer avec des caméras numériques qu’il avait réussi à se procurer, malgré le siège de l’enclave. L’histoire de Rushdi se mêle alors à celle de son plus cher ami, Yasser Mourtaja. En 2010, les deux camarades postent leurs premières prises de vues sur Facebook. « On filmait la mer, les jardins, les marchés. Quand les gens voyaient nos vidéos, ils étaient étonnés. Ils ne savaient pas que Gaza pouvait aussi être un si bel endroit », m’avait confié Rushdi en 2018.

En 2012, il fondait une société de production avec Yasser – Ain Media. Dans un territoire qui semble parfois déserté par l’espoir, les deux compagnons s’attachaient à traquer la vie jusqu’au bout. C’est ainsi qu’en 2014 Yasser Mourtaja a filmé le sauvetage d’une fillette de 5 ans, Bisan, qui venait de perdre toute sa famille dans un bombardement israélien, et l’a suivie jusqu’à en faire un documentaire pour la chaîne qatarie Al-Jazira.

Raconter le quotidien des réfugiés

Rushdi et Yasser ont tourné aussi pour la BBC et des organisations internationales des histoires de tous les jours, trop rarement rapportées : la cuisine, la musique et, bien sûr, le quotidien des réfugiés, qui constituent 70 % de la population de Gaza. Ils couvraient aussi les moindres soubresauts de leur brûlante enclave. Les deux camarades filment les manifestants qui défilent lors de grandes marches à la bordure de séparation avec Israël en 2018, pour demander le droit au retour des réfugiés palestiniens, chassés de leurs terres par la Nakba, la « catastrophe », soixante-dix ans en plus tôt, en 1948. Mais le 7 avril 2018, un tireur israélien a tué Yasser Mourtaja, d’une balle entrée sous le bras gauche, dans le défaut du gilet pare-balles estampillé « Presse », qu’il portait alors. Ce fut le premier journaliste abattu dans ces marches. L’une des dernières photos qu’il avait postées, sur Facebook, était celle d’une vue aérienne, prise grâce à un drone, sur la Méditerranée, qui s’étirait à l’infini. Il avait écrit : « Je voudrais prendre cette photo quand je serai moi-même dans les airs, et non au sol ! Mon nom est Yasser Mourtaja. J’ai 30 ans. J’habite à Gaza. Je n’ai jamais voyagé. »

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