Sofia Andrukhovych, romancière : « En Ukraine, la mort fait désormais partie intégrante de la vie quotidienne »

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Sofia Andrukhovych, autrice et traductrice ukrainienne de 40 ans, publie Tout ce qui est humain (Bayard, 176 pages, 16 euros), son carnet de bord de la première année de l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Vous écrivez que, depuis l’invasion russe du 24 février 2022, « les mots ont changé de nature » et qu’il est difficile de décrire cette « expérience d’une mort implacable » à laquelle les Ukrainiens sont confrontés. Comment raconter cette guerre ?

C’est une recherche constante. Je n’ai pas encore trouvé la réponse. Je déteste parler de la guerre, mais pour le moment, il n’existe aucun sujet qui n’y soit lié, et depuis l’invasion russe je ressens une immense responsabilité : il est nécessaire d’écrire sur cela pour que les pays étrangers puissent comprendre, car tout ce qui se passe est la continuation de la politique soviétique et de la dictature russe. Dans ce livre, j’ai essayé de raconter ce qui échappe au regard. Je voulais raconter ce conflit autrement : je n’aborde pas la politique mais les émotions qui traversent les gens, ce qui les rend nerveux ou en colère, par exemple. Les Ukrainiens se reconnaissent dans mon livre. Surtout, ausculter ces sentiments permet aux lecteurs étrangers d’ouvrir une fenêtre sur cette expérience, de susciter leur empathie.

Comment les Ukrainiens tiennent-ils, un an et demi après le début de l’offensive à grande échelle ?

Plus le temps passe, plus les gens s’habituent à cette situation anormale. C’est horrible à dire, mais la nature humaine permet de s’adapter. Aujourd’hui, on n’a plus peur quand les sirènes antiaériennes retentissent, ou que des bombes s’abattent sur le pays. Moi, au début, j’étais incapable de lire ou d’écouter de la musique. Puis la lecture m’a sauvée. J’ai beaucoup lu Annie Ernaux, entre autres. Elle a une façon délicate et puissante de décrire ce que ressentent les femmes. Cela résonne profondément en moi.

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Dans ce carnet de bord, vous décrivez comment la guerre s’est insinuée dans la vie de chacun. Quelle histoire vous a particulièrement marquée ?

Celle qui m’a le plus choquée, c’est cette femme qui téléphone dans le bus et dont on comprend qu’elle a perdu deux de ses enfants dans la guerre. C’est une tragédie si inimaginable ! La façon dont elle le dit, pourtant, est très calme. Comme si c’était banal. Elle raconte aussi qu’elle a adopté un orphelin après sa perte. Cette scène, dont j’ai été témoin, raconte la façon dont la vie quotidienne des Ukrainiens a volé en éclats.

Vous évoquez aussi la peur que ressentent une partie des Ukrainiens. En parlent-ils ouvertement ?

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