A Istanbul, la statue d’Atatürk, cent ans de marbre et de bronze

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LETTRE D’ISTANBUL

La statue de Kemal Atatürk, à Istanbul, le 18 octobre 2023.

Le ciel est gris sur Istanbul, et Atatürk paraît bien seul. A voir le « père des Turcs », Mustafa Kemal, là, immobile, sur cette pointe de la rive européenne, face à la mer et au vent, en cette veille du centenaire de la République turque qu’il a lui-même fondée un 29 octobre 1923, on se demande comment il parvient encore à donner l’illusion de veiller sur les destinées de son pays. L’homme de bronze a vieilli, le dos est maculé de fientes de mouettes, et le couvercle du piédestal en marbre est visiblement mal ajusté.

Les symboles ont leur importance, mais parfois aussi la vie dure. La statue de celui que l’on a longtemps nommé l’indéboulonnable père de la nation, érigée dans ce parc Sarayburnu entre la Corne d’or et la mer de Marmara, fut la toute première du genre de l’histoire de la République. Un monument voué au culte de sa propre personne que Mustafa Kemal (il ne prendra le nom d’Atatürk qu’en 1934) a lui-même organisé. L’inauguration de cette œuvre, sculptée par l’artiste autrichien Heinrich Krippel, a eu lieu le 3 octobre 1926, cinq mois à peine après la mort en exil, en Italie, du dernier sultan ottoman et calife Mehmet VI.

Dos au palais de Topkapi, le corps est tout entier tourné vers l’Anatolie, « vers l’avenir », dira un commentateur. Tête haute, une main sur la hanche, l’autre serrée en forme de poing, le monument du héros de la guerre d’indépendance est placé à l’endroit même où Mustafa Kemal a quitté Istanbul pour se rendre en bateau à Samsun, point de départ de sa lutte contre l’occupant.

Une révolution culturelle

Le jour de la présentation officielle de cette première statue, une foule compacte se rassemble autour de l’édifice. On veille même tard le soir pour observer ce géant au visage si déterminé. Il faut dire que le spectacle est entièrement inédit. Sous l’Empire, les représentations humaines étaient jugées suspectes, associées aux idoles, la sunna – l’ensemble des paroles et actions de Mahomet – reprochant au faiseur d’images de singer le travail de Dieu.

Deux semaines après la statue d’Istanbul, un deuxième monument est inauguré à Konya. Et les cérémonies se multiplient ainsi dans tout le pays. Une révolution culturelle est en marche et les nouveaux hommes forts du pays veulent le faire savoir. On érige des bustes, des masques, des stèles et colonnes de victoire. Entre 1926 et 1938, plus d’une trentaine de statues seront ainsi inaugurées du vivant d’Atatürk. Mieux, les villes dans lesquelles il se rend deviennent des lieux de piété kémaliste. Déjà, en 1924, la poste avait fait tirer des timbres à son effigie. Portraits, peintures, reproductions sont accrochés dans les musées, hôpitaux, gares, édifices publics, cafés, restaurants et boutiques. Mustafa Kemal est la République, et la République c’est lui. Il le dit lui-même, avec des mots qui sonnent aujourd’hui comme autant de rappels à l’ordre : « La Turquie n’est plus une scène pour un spectacle de religion ou de charia. S’il existe encore des acteurs pour ce type de pièces, eh bien, ils doivent se trouver une autre scène. »

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