« Paroles de lecteurs » – Le « Titan », tombeau de la vanité humaine

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Une image d’archives du « Titan », dont l’implosion en mer a tué ses cinq occupants.

Aujourd’hui, un hommage unanime est rendu aux cinq victimes de l’excursion sous-marine qui vient de connaître une fin tragique. On qualifie de grands aventuriers ces touristes des abysses qui n’ont, reconnaissons-le, accompli ni exploit ni découverte. Tout au plus la réalisation d’un caprice de milliardaires qui n’avait aucune utilité, aucun sens, et n’apportait rien à leurs recherches sinon la satisfaction d’une curiosité qui, si l’on y réfléchit, pose question.

Car il y a, dans l’excursion du Titan, quelque chose qui dérange. L’épave du Titanic est une sépulture, un tombeau d’acier pour plus d’un millier de victimes, hommes, femmes et enfants qui, dans ce sarcophage brisé, retournent lentement à la poussière. Que la tragédie du Titanic nous fascine est plus que compréhensible : sa dramaturgie est intense. S’y intéresser est logique, l’étudier est sain ; voir des films, des documentaires, des expositions permet de mieux comprendre cette aventure et tout qu’elle nous apprend sur l’Homme.

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Tant que les plongées sur l’épave revêtaient une utilité (capturer des images permettant l’analyse, remonter des objets), il s’agissait d’authentiques aventures, de nouvelles découvertes. Or, depuis les dernières expéditions, l’épave s’est considérablement dégradée. Il ne reste plus grand-chose à observer que des structures métalliques rouillées recouvertes de concrétions, plus rien à découvrir ni à apprendre. Dans ce cas, pourquoi vouloir à tout prix approcher ces derniers vestiges ? Qu’est-ce que cela apporte à ces badauds des profondeurs, à part pouvoir dire : « Moi, j’y suis allé !  » et se vanter d’avoir déboursé, pour cela, 250 000 dollars ?

Il ne s’agit en rien d’un exploit personnel, comme atteindre un sommet alpin ou effectuer un saut stratosphérique en chute libre. Dans de tels accomplissements, il est toujours question d’une avancée, d’un progrès — sur soi-même, sur le plan technique ou dans le domaine de la connaissance. Mais, en l’occurrence, le but recherché semble n’être rien d’autre qu’un frisson malsain. N’accomplissant ni exploit, ne maîtrisant aucune technique, les passagers du Titan sont aussi passifs qu’un sauteur à l’élastique qui a payé pour être jeté d’un pont. Nous sommes ici face à un acte de consommation, non à une grande aventure humaine.

Le malaise croît lorsque l’on prend conscience que ce frisson, payé très cher, est indéniablement associé au calvaire et à la mort d’innombrables êtres. Là réside, pour moi, le côté « badaud » le moins séduisant de l’affaire. Je comprends que l’on visite les camps d’Auschwitz ou de Treblinka. Ce n’est pas du voyeurisme. Se rendre en ces lieux permet de prendre la mesure de l’indicible. Voir de ses propres yeux salles, châlits, crochets, potences parfaitement conservés, tels des preuves, permet de ressentir, de réfléchir, de méditer, de nourrir une conscience accrue de ce qui s’est joué là, de ce que l’Homme est capable d’endurer ou d’infliger. On en revient bouleversé, et augmenté.

Qu’est-ce que quelques structures rouillées, effondrées, recouvertes d’algues auraient enseigné de plus aux touristes du Titan ? Que leur auraient-elles appris de plus que toutes les connaissances et découvertes déjà réalisées sur le site ?

Que l’on me pardonne de douter et de m’étonner. Le Titanic a entraîné dans son sillage de nouvelles victimes et je devrais éprouver de la compassion. Que l’on pleure les disparus du Titan, en particulier ce fils qui avait suivi son père sur l’insistance de ce dernier, je le comprends, mais qu’on leur rende hommage… À quel titre ? Il ne s’agit pas ici de sacrifice mais de vanité et de vacuité. À une époque où tout devient à vendre et à acheter, à l’ère du selfie à tout prix, si je dois pleurer une disparition, c’est celle du sens, de la réflexion et du sacré.

Philippe Graton, Bruxelles

Le Monde

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