A Amiens-Nord, la colère a toujours droit de cité

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Le food truck calciné d’Hakim Fechtala, au lendemain de la mort de Nahel M., dans le quartier du Pigeonnier,
à Amiens, le 15 juillet.

Stéphane Diboundje affiche un sourire résigné : le voilà, une fois encore, plongé dans « les émeutes ». Cet été, l’avocat picard, 48 ans, défend Hakim Fechtala, père de trois enfants. Le food truck de cet homme au corps sec est parti en fumée dans la nuit du 28 au 29 juin, au lendemain de la mort de Nahel M. Comme ailleurs, Amiens-Nord, où se trouvent les quartiers les plus chauds et paupérisés de la ville, s’est soulevé. La mairie de secteur, les distributeurs de billets, la cave d’un immeuble : les flammes n’ont rien épargné. Une école aurait pu brûler si des parents ne s’étaient pas interposés. C’est aussi grâce à ses clients qu’un café a échappé in extremis à la casse.

Le bourbier administratif rend fou Hakim Fechtala, qui vit depuis toujours à Amiens-Nord. Les assurances lui demandent des preuves. Mais les papiers du food truck étaient dans la boîte à gants. Des jeunes lui ont proposé de lui livrer les coupables. « Et après ? », lâche-t-il. Des voisins ont ouvert une cagnotte en ligne – « Des gens pauvres font des dons, ça me fait pleurer. » Hakim Fechtala ricane, mains sur sa large sacoche : « Des parents sont perdus, chez nous. L’Etat leur dit qu’ils ne peuvent plus éduquer leurs gamins. Mais on leur donne quoi comme solution en échange ? A part nous acculer, ils font quoi, en haut ? » Il rechigne à déplacer la carcasse de son camion calciné. Sa façon d’exprimer son dépit.

Dans son bureau, Stéphane Diboundje, gabarit de colosse, parle avec son portrait en arrière-plan. Cette photo, datée du 17 août 2012, a voyagé loin : « J’ai même vu ma tête dans des médias chinois. » Il y apparaît buste droit, micros tendus vers sa bouche comme des baïonnettes. Ce jour-là, ce jeune avocat picard n’avait pas prévu de travailler. « J’avais volley. » Son téléphone sonne. Une comparution immédiate. Il enfile sa robe. Quelques jours plus tôt, un jeune homme s’est tué à moto, en fuyant un contrôle routier. La cité se tend. Puis des habitants accusent la police et ses gaz lacrymogènes d’avoir perturbé un hommage au défunt. Il n’en fallait pas plus : ce coin-ci d’Amiens est un bâton de dynamite à mèche courte.

Lire le reportage : Article réservé à nos abonnés A Amiens-Nord, un malaise social profondément enraciné

C’est la première crise du quinquennat de François Hollande, en plein été. La nuit du 13 au 14 août est d’une rare violence : une centaine de jeunes de tous âges affrontent une centaine de policiers. Des images de taudis et d’incendies font le tour du monde. Des récits de misère humaine, entre trafics, mamans seules et fauchées et minots déscolarisés dressent un portrait cabossé d’Amiens, 135 000 habitants. Manuel Valls, alors ministre de l’intérieur, se rend sur place. La pression est maximale : des policiers ont été visés à balles réelles. Au palais de justice, Stéphane Diboundje se souvient du décalage : des journalistes fébriles en quête de gros caïds et ses clients accusés, entre autres, d’un feu de poubelle. Christopher, l’un d’eux, confesse ne pas savoir lire ni écrire. Il a 20 ans.

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